Cameroun : le Christ selon les voyageurs

Africains | Publié le 17 février 2017 à 9h43
REPORTAGE. Au Cameroun, les transports en commun sont devenus des aires favorites des prédicateurs itinérants...

En Afrique comme rarement ailleurs dans le monde, tous les déplacements urbains et voyages interurbains ne sont pas aussi délassants que cela puisse paraître. Il y a d’abord une conduite approximative qui n’a d’égale que l’irrévérence très prononcée  des chauffards vis-à-vis du code de la route. Il y a ensuite le nombre pléthorique  de passagers qui s’entassent systématiquement sur un siège initialement prévu pour trois personnes. Il y a enfin – et c’est là le détail le plus surprenant des transports en commun – des hommes de Dieu ou pasteurs ou prédicateurs itinérants ou évangélisateurs à plein temps, qui nantis d’une bible et d’une langue spirituellement aiguisée, prêchent la bonne parole à coups de sermons théocratiques parsemés de versets bibliques et même de références areligieuses en guise d’arguments illustratifs.

En effet, les « messes » ont généralement lieu à bord d’un transport public qui assure la liaison entre deux arrondissements assez distants l’un de l’autre ou deux villes voisines. Au Cameroun par exemple, il est courant d’en « bénéficier » à bord des bus qui relient Yaoundé la capitale politique à Douala la capitale économique, ville-monde, repaire stratégique de tous types de débrouillardises et plaque-tournante des plaisirs mondains, des plaisirs tout court.

Vrombissements des moteurs

Dans la plupart des cas, le pasteur qui jusque-là avait réussit à se faire passer pour un passager comme tous les autres, prend tout le monde de court en dégainant brusquement le livre sacré soigneusement dissimulé dans un angle mort de son long vêtement religieux. Il se met alors à parler, à crier, à s’égosiller et à se servir du pouce de sa main gauche pour évacuer les gouttes de sueur qui essaient de se frayer un sentier à travers les contours de son visage. Son allocution qui brasse à peu près tous les sujets possibles oscille tantôt autour du caractère sanctionnateur de la Loi divine, tantôt autour des bienfaits qui découlent d’une relation paisible avec le Tout-Puissant. Et ses prises de parole, tonitruantes par moments, parviennent à dominer toutes les interférences sonores de la circulation routière : vrombissements des moteurs, dépassements inopinés des véhicules concurrents, disputes opposant farouchement conducteurs de camions et usagers de la voie publique au beau milieu d’un carrefour très couru, pleurnicheries de nourrissons étouffés par la chaleur tropicale, etc. Sa voix pédagogique comparable à un instrument de musique surpuissant, surclasse donc de si fort belle manière tous les autres bruits gênants environnants.

L’autobus, qui quelques instants avant, semblait être gouverné par le genre de silence qui assaille le quotidien de deux conjoints épris de rancœur et de rancune fantaisistes l’un à l’encontre de l’autre, sous la houlette de ce magnat de l’art oratoire, prend aussitôt la forme d’une paroisse mobile où quelques passagers vont même jusqu’à différer un arrêt et à en retarder beaucoup d’autres. Résultat : ceux d’entre les « pèlerins » qui approuvent la performance du héros du jour le lui font savoir en ponctuant chacune de ses joutes oratoires par un harmonieux « amen » suivi d’un tonnerre maîtrisé d’acclamations empreintes de piété tout de même, signe s’il en est, que l’acquiescement est sincère, que le message est bel et bien passé. Le reste, c’est Dieu qui gère, c’est-à-dire l’application de cet enseignement reçu.

Code Rousseau

Une toute autre frange du peuple acquis à sa cause entonne des chants, bricole des slogans et « glorifie l’Eternel » autant que faire se peut à tel point que le chauffeur, meurtri par ce type d’ambiance de cathédrale ayant pris les quartiers en plein cœur de son espace commercial se trouve être piégé entre le marteau de ce grand bazar et l’enclume d’une décision à prendre dans l’immédiat. Comment dire à une troupe d’irréductibles de la chose divine de faire moins de bruit ou de se taire carrément sans avoir à blesser sa susceptibilité, sans se laisser distraire au volant d’un véhicule qui roule sur un « axe lourd » où chacun a son Code Rousseau personnel ?

Certains voyageurs  par contre, manquant quelque chose à faire, se contentent de se mutiler la conscience au rasoir de l’inquiétude. Certains autres, mus par l’insigne volonté d’anéantir les œuvres de la solitude, écoutent à haute et intelligible voix et ce, sciemment, de la musique mondaine, comme si leur liberté ne s’arrête pas, comme si celle des autres ne commencera jamais, comme s’ils veulent faire de la résistance. Ne serait-ce que le temps d’un trajet. Quelques-uns parmi celles et ceux qui manifestent leur indifférence face à tout ce tapage, regardent simplement le défilé des arbres, des cours d’eau, des animaux sauvages, de la verdure et des paysages anodins que le circuit leur donne à contempler.

En attendant de voir peut-être une loi qui pénalise ou plutôt réglemente la « profession », ces prédicats de couloir disent que la religion est en Afrique, l’opium qui immunise durablement les gens contre le désespoir devenu monnaie courante, le découragement indicible, l’abandon et les renoncements tous azimuts. Elle leur apporte le soulagement face aux intrigues morbides d’une vie de bâton de chaise. Et son message, quoique décrié par une certaine « presse » ou déconsidéré au fil des ans par ceux qui caricaturent le livre saint, est encore et toujours d’actualité dans le cœur de tous ces enfants de chœur.

La « flamme de l’espoir »

C’est à en croire un défenseur de l’Evangile, la « flamme de l’espoir », « celle qui protège tout migrateur contre une éventuelle sortie de route qui pourrait être fatale », contre « une crevaison qu’instigueraient les forces spirituelles méchantes », contre « les brimades et embuscades venant de coupeurs de route véreux et de bien d’autres agents du mal et ennemis de la paix ». Autrement dit, voyager ou se déplacer en compagnie d’un évangélisateur itinérant est non seulement une chance, mais aussi et surtout un gage de sécurité, puisque épargnerait chaque estivant d’évènements imprévus de mauvaise facture. Avec lui à ses côtés, plus de collision quelle qu’en soit l’évidence, plus de sortie de route quelle que soit la façon dont un chauffard amorce les virages ou accélère au gré de ses sautes d’humeur, zéro contrôle de routine par les policiers de la route, même légal, etc.

Voilà qui réveille l’indignation ou l’incrédulité de certains contre ces « philosophies africaines » jugées très proches de l’abus de confiance, du détournement mental, de l’embrigadement à la fois intellectuel et spirituel, une façon diront certains de « pêcher le poisson dans la baignoire ».

Fort heureusement, les faits semblent attester que généralement, entre ceux qui font montre d’un supportérisme sans faille à l’égard de la religion et les autres qui se cloîtrent dans un intellectualisme qui ne laisse aucun créneau à la foi et en la croyance en un Créateur, Chef suprême des armées célestes et Redistributeur des cartes, il n’y a qu’un pas !

La perte d’un emploi hautement rémunéré, la disparition d’un être cher et irremplaçable, une maladie chronique et invalidante qui peine à s’en aller en dépit de toutes les consultations médicales, des échecs répétés sur le plan académique sont autant d’ingrédients qui forcent certains pré-athées, certains autres athées confirmés et agnostiques à recommencer tant soit peu à se rapprocher de l’idée qui sous-tend l’existence d’un  Auteur et à vouloir renouer des liens d’amitié on ne peut plus solides avec le Dieu des chrétiens, invisible et généreux pour les uns, réel et principal tireur de ficelles pour les autres.

La soif de Dieu 

Quoi que l’on en pense, sache ou dise, le succès fulgurant de ces prêches réside donc dans le fait que qu’ils répondent à un malaise profondément inscrit au sein de la société africaine d’aujourd’hui : la soif de Dieu couplée à un désir intrinsèque de se confier à quelqu’un, de s’appuyer sur un Etre réputé apte à soupeser le cœur, à un Dieu pris comme une forme de vie supérieure à la sienne, et incarné par ces prédicateurs. En cette occurrence, ils font office de confident de premier choix, de conseiller de premier rang. Ils sont également par leur disponibilité et leur accessibilité facile de véritables béquilles psychologiques pour des femmes trop souvent seules, dans l’impossibilité de s’épancher auprès d’un conjoint toujours absent, toujours en mission, toujours sur d’autres affaires plus « juteuses », plus « utiles »

Et puis le voyage étant vécu comme un moment exceptionnel pour on ne sait trop quelles raisons, un moment important mais en même temps potentiellement dangereux par quelques-uns, éduqués dans le moule de la « croyance en un esprit, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en des génies protecteurs », il devient donc lisible tout cet engouement qu’il y a autour des hommes de Dieu, lesquels investissent par conséquent chacun des périmètres fréquentés par les voyageurs pour distiller quelque « don spirituel », pour rasséréner ce commun des mortels redoutant plus que quiconque le pire. Le pire ici symbolisé par une mort « ignominieuse » dans un banal accident de circulation. C’est encore pour ces férus de la chose religieuse l’opportunité d’aller à la rencontre de la communauté des croyants ayant désertés les bancs de l’Eglise. Et ça marche ! C’est dire combien l’Afrique est le continent des prières.

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