Trump l’isolationniste et l’agenda des droits de l’Homme

Africains | Publié le 13 novembre 2016 à 18h13
Les Américains ont élu mardi leur 45e président, en la personne de Donald Trump. Tout au long de sa campagne, ce dernier n'a cessé de parler pêle-mêle d' "America First ", de sa conception du monde teintée d'isolationnisme nationaliste : un sujet qui est au coeur de la réflexion que nous propose à présent Blaise Ndala.

Au milieu des cris d’Orfraie qui accompagnent l’arrivée à la Maison Blanche de l'un des présidents les plus étranges de l’Histoire des Etats-Unis d’Amérique, une crainte revient ici et là. C’est celle de voir la superpuissance renouer avec un nationalisme isolationniste dont l’un des effets pervers, au plan des relations internationales, serait de donner blanc-seing aux dictateurs et autres despotes, désormais affranchis du regard scrutateur du  " leader du monde libre ".

Une diplomatie du laisser-faire ?

Ceux qui expriment cette crainte nous disent que le slogan trumpiste  " America First " n’est pas sans rappeler une page peu glorieuse de l’histoire du pays. Celle de la Seconde guerre mondiale qui vit le fameux  " America First Committee " lancé par un groupe d’extrême droite, multiplier des initiatives visant à faire pression sur Franklin D. Roosevelt afin que l’Amérique n’intervienne pas dans la guerre déclenchée par l’Allemagne nazie. Ne pas se mêler de ce qui se passe " à l’autre bout du monde ". Quitte à laisser Adolf Hitler faire du bloc européen sa première bouchée avant le rapt global ? L’Histoire retiendra finalement que les troupes américaines contribuèrent largement à la victoire des forces alliées sur la Wehrmacht.

D’aucuns craignent donc de voir la volonté affirmée de Trump de se concentrer sur les questions domestiques de l’Amérique, se traduire en une diplomatie du laisser-faire. Un repli dont pourraient profiter les grands violateurs du droit international et des droits de l’Homme à travers le monde. On rappelle les propos du candidat républicain affirmant que " le monde se porterait mieux si Saddam Hussein et Kadhafi étaient toujours au pouvoir ". Cette crainte se renforce chez ceux qui auront noté l’empressement avec lequel des dirigeants africains – pour ne parler que d’eux - notoirement connus comme responsables de graves atteintes aux libertés fondamentales de leurs concitoyens, ont félicité le tombeur d’Hillary Clinton. Qu’il s’agisse du Congolais Kabila, du Burundais Nkurunziza ou du Gabonais Bongo, ces roitelets des tropiques toujours prompts à brandir le mot  " souveraineté " lorsque Washington les appelle à respecter les droits de l’Homme, cachent mal leur satisfaction d’avoir pour nouvel interlocuteur un président américain qui proclame son isolationnisme.

Les années du reniement

 Mais que l’on ne s’y trompe pas. Le poids des USA dans la promotion de l’idée que les courants « progressistes » à travers le monde se font d’une société internationale bâtie sur la règle de droit, n’a cessé de diminuer au cours des dernières années. Le monde, en particulier les pays du Sud qui sont les plus exposés aux oukases de la Maison Blanche, ont fait le décompte des reniements de  " la plus grande démocratie du monde " vis-à-vis des valeurs qu’elle prétend promouvoir. Ils en ont retenu un enseignement : si l’Amérique s’illustre elle-même de plus en plus comme celle qui piétine le droit et la démocratie, pourquoi diable devrions-nous nous sentir obligés d’appliquer ce qu’elle nous prescrit ?

C’est peu dire que depuis ce jour de mars 2003 où George W. Bush décida de partir en guerre contre l’Irak de Saddam Hussein au mépris de la démocratie internationale exercée à l’ONU, l’Amérique a entamé une marche lente mais certaine vers la perte de son crédit diplomatique sur la scène mondiale. Longue serait la liste des faux pas qui ont banalisé la parole de l’Occupant de la Maison Blanche, qu’il soit démocrate ou républicain. On pourrait citer le Patriot Act, véritable tombeau de l’État de droit. On pourrait citer la prison de Guantanamo Bay voulue par Bush, qu’Obama n’aura pas réussi à fermer malgré sa promesse. On pourrait citer le beau gâchis libyen et, last but not least, les choix troubles en Syrie où certaines alliances suscitent plus de questions qu’elles n’offrent de réponses.

Les années Bush, avec leur lot de rendez-vous manqués tant au plan de la lutte contre le réchauffement climatique (refus du Protocole de Kyoto) que contre l’impunité (rejet du Statut de Rome créant la CPI), ont amorcé la tendance. Le président sortant n’aura réussi que timidement à renverser la vapeur. Malgré son prix Nobel, les interventions d’Obama pour la paix et les droits de l’Homme dans le monde n’auront pas fait de lui un Jimmy Carter. Pendant ce temps, les dictateurs africains et les despotes des pétromonarchies arabes assistaient avec le reste du monde au désarroi des Afro-américains livrés à eux-mêmes d’un État à l’autre. Des Noirs tombés sous les balles d’un appareil policier gangrené par un racisme d’autant plus systémique qu’il semble trouver dans le pouvoir judiciaire un inquiétant  " allié ". Aller dire au président Robert Mugabe de respecter les droits des homosexuels zimbabwéens lorsqu’on est soi-même incapable d’agir politiquement contre " l’abattage des Noirs " par ceux qui sont censés les protéger, manque cruellement de cohérence. Voilà qui illustre comment, au fil des années, de Bush à Obama, l’Amérique a érodé de beaucoup son crédit extérieur sur des thèmes qui faisaient, hier encore, son prestige de " conscience " tacite de ce qu’on appelait le monde libre.

" Business as usual "

Seule l’action dira si notre monde a à regretter ou à se réjouir de l’arrivée dans le Bureau Ovale d’un homme qui voit en Poutine, le même qui vient d’annexer le territoire d’un pays membre de l’ONU, un modèle. Mais si les potentats qui troublent l’ordre public international trouvent en Trump un allié par abstention, cela ne sera pas un véritable tournant. Ce ne sera que la suite d’une politique étrangère qui a été minée depuis la guerre d’Irak par des choix parfois hasardeux, souvent mal inspirés. Des choix qui, ne faut-il jamais l’oublier, obéïssaient au même impératif brandi par le père du " Make America Great Again " : les intérêts de l’Amérique d’abord. Jusqu’à ce que le temps révèle que lesdits intérêts ne sont pas toujours là où le croient les occupants de la Maison Blanche, démocrates et républicains confondus.

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