Des nouvelles de l’Afrique du Sud post-Mandela

Africains | Publié le 2 novembre 2016 à 13h57
Laurell Boyers est journaliste sud-africaine. Et vit en Italie. Dans cette tribune (traduite de l'anglais par Anne Jacqueline), elle pose un regard réaliste sur son pays, l'Afrique du Sud, marquée par des protestations, des tensions, après le départ de Nelson Mandela.

J’écris ces lignes alors que l’Afrique du Sud vit « un été du mécontentement » (1).

A un niveau superficiel, l’absence de pluie et un été chaud et précoce ont mis une forte pression sur les ressources en eau du pays, pression qui s’est traduite par des mesures de restriction d’eau. Cela est particulièrement contrariant pour les gens qui habitent les vertes banlieues ombragées de l’Afrique du Sud, et qui sont provisoirement privés de leurs piscines, leurs bains chauds ou leurs longues douches, et qui n’ont plus la possibilité d’arroser leurs pelouses et leurs jardins tentaculaires. L’irrégularité de la fourniture en eau du pays est l’un des sujets principaux des conversations dans les dîners en ville, — l’autre étant que le pays est littéralement en train de partir en flammes. Sous la bannière #FeesMustFall (les frais d’inscription doivent chuter), les étudiants protestent : ils demandent une éducation gratuite, décolonisée, et la fin des promesses gouvernementales. Pour beaucoup, le temps semble venu de concrétiser les promesses faites sur le chemin de la démocratie.

Ont-ils tort ? Nous vivons dans un pays où les frais d’inscription universitaires sont supérieurs au revenu annuel d’un foyer noir moyen, et où un diplôme, même élémentaire, est devenu un privilège coûteux et exclusif, alors même que ce pays croule sous la pression du manque de main d’œuvre qualifiée.

Tous ceux qui s’y connaissent un peu sur l’Afrique du Sud pourront vous dire que les étudiants sont descendus dans la rue pour la dernière fois en 1976, contre le gouvernement de l’apartheid qui avait érigé l’afrikaans langue officielle de l’éducation. Les cours ont été interrompus, les leaders étudiants ont été arrêtés, mais, au final, leur bataille n’a pas été vaine, et leur contribution à la libération des Sud-Africains noirs n’est pas passée inaperçue et n’a pas semblé injustifiée.

Pourquoi, alors, les universités brûlent-elles maintenant ? Pourquoi les balles en caoutchouc des policiers et les gaz lacrymogènes résonnent-ils à nouveau dans le ciel sud-africain ? Des protestations étudiantes. Des protestations étudiantes en 2016 ?

Printemps arabe

Certains pensent qu’il s’agit d’un équivalent du Printemps arabe, mais non. La vraie révolte sud-africaine, la dernière contre le régime oppressif avait déjà eu lieu en 1985, et le fruit de ce dernier combat fut notre démocratie, accouchée sans violence, en 1994.

Ne vous laissez pas tromper par l’instabilité récente, nous sommes loin, très loin, d’être un autre Zimbabwe, comme notre parcours démocratique le suggère. Depuis 1994, les Sud-Africains ont été appelés aux urnes presque une douzaine de fois, pour des élections locales et nationales, ainsi que des référendums, dont les résultats ont été, à chaque fois, acceptés sans contestation.

Nous pouvons encore nous vanter d’avoir la constitution la plus libérale et la plus solidaire du monde, une constitution moderne et progressiste, et surtout, une Cour Constitutionnelle qui garantit les droits civiques.

Alors pourquoi, alors que F.W. De Klerk et Nelson Mandela ont mené l’Afrique du Sud vers une paix négociée, évitant guerre civile et chaos, pourquoi cette colère latente, et cette agitation étudiante, qui menacent la stabilité du pays et son économie ?

Cette colère passive et ce désir de changement radical auraient-ils pu être étouffés pendant 20 ans, parce que nous, Sud-Africains, et en particulier les Sud-Africains noirs, avons été historiquement en colère avec nos oppresseurs jusqu’à ce réveil où nous avons réalisé que nos oppresseurs actuels sont en fait d’anciens révolutionnaires, — cette classe de 1976, qui, dans le passé, a jeté des pierres mais passe maintenant son temps à piller les caisses de l’Etat ? Les enfants des anciens exclus seront maudits s’ils se laissent devenir la classe actuelle des exclus.

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(1) Référence au « winter of discontent » britannique de 1978/1979, hiver qui a combiné une météo difficile et des grèves dans le secteur public, et allusion au « winter of our discontent » de Richard III de Shakespeare.

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