Yamgnagne : « Si tout se passait bien au Togo, je serais resté en France »

Africains | Publié le 15 octobre 2016 à 14h04
Kofi Yamgnagne, 71 ans, fait partie de ces hommes politiques qui ont la chance d’avoir deux patries ; les siennes sont : la France et le Togo. Mais il est surtout un Socrate africain dont la parole est libre, profonde, grave et prodigieusement argumentée. Comme en témoigne cet entretien (ci-dessous) qu’il vient d’accorder à Africains Magazine, et où il aborde une galerie de sujets…

AFRICAINS MAGAZINE. Après une carrière politique fulgurante en France, où vous avez été tour à tour secrétaire d'Etat, député, maire, conseiller général, conseiller régional, vous avez voulu retourner dans votre pays d’origine en vous engageant politiquement : vous étiez même candidat à la dernière présidentielle. Comment va la politique togolaise ? Ne souffre-t-elle pas d’un statu quo ?

Kofi YAMGNAGNE. Très précisément, si j'avais jugé performante et juste la politique menée au Togo par ce pouvoir cinquantenaire ; si j'avais jugé sérieuse et efficace « l'opposition » togolaise, - même si tout ce qui se passe dans mon pays de naissance m'a toujours intéressé -, j'aurais poursuivi « tranquillement » ma « carrière » en France avant d'y prendre une retraite méritée. Grave désillusion devant un constat sans appel ; la situation du pays est déplorable : sous-développement endémique, violences politiques permanentes, assassinats crapuleux, injustice économique et sociale à tous les étages, corruption généralisée, un cartel d'oppositions inouï (le Togo compte 6 millions d'habitants et 104 partis politiques ! Déraisonnable !) Pendant ce temps, le peuple togolais meurt de faim et regarde impuissant toutes ses libertés confisquées. Donc la politique togolaise va mal, très mal : toutes les richesses du pays sont captées par une seule famille, un seul clan et leurs protégés ! La capacité de violence et l'espionnite installée par le pouvoir sont telles que tout le monde a peur de tout le monde : le chef traditionnel a peur du préfet ; le préfet a peur de son ministre qui lui-même a peur du président, lequel est « mort de trouille » devant ses généraux qui ont peur les uns des autres... Tant et si bien qu'il n'y a aucune possibilité d'initiative individuelle et que tout le pays est complètement paralysé ! « Ce qui frappe le voyageur qui débarque au Togo, c'est la peur qu'il lit dans les yeux des Togolais », me disait une amie rentrant récemment du Togo. C'est donc pire qu'une situation de statu quo : c'est une paralysie et une stagnation mortifères ! Voilà le faisceau de raisons à mon engagement : je n'ai jamais dit que je suis meilleur que tout le monde, non, mais je dis que je peux apporter mon expérience et ma bonne volonté pour sortir mon pays de sa pitoyable situation puis le faire avancer... Je sais que le peuple togolais a confiance dans mon engagement et dans mon ambition pour mon pays et c'est  pourquoi, quoi qu'il arrive, les politiciens togolais doivent compter avec moi et mes amis, aujourd'hui et demain !

" On ne gagne pas contre le peuple ! Jamais ! "

Le Gabon vient d’organiser son scrutin présidentiel émaillé de contestations et d’échauffourées. En effet, sur les neuf régions que compose la géographie électorale du pays, Jean Ping (soutenu par la plupart des partis d’opposition) en a glané huit. Or ce n’est pas lui qui a été déclaré vainqueur par la Cour constitutionnelle. Comment expliquez-vous cela ?

Si ce qu'on dit est vrai, c'est-à-dire si la circonscription d'origine du Président Bongo est la seule à avoir participé au scrutin présidentiel à hauteur de 99% (pas plus de 60% pour le reste du pays!) et avoir donné près de 96% de ses voix au même, il y aurait réellement un « déni de droit » comme le dit Jean Ping. En ne gagnant qu'une seule circonscription sur un total de neuf, le président Bongo sait qu'il a perdu la confiance de son peuple, seul détenteur du pouvoir mais dont pourtant il a décidé de se passer : mais on ne gagne pas contre le peuple! Jamais !

La question des migrants est devenue un problème épineux, voire insoluble pour les gouvernements européens. Doit-on cependant laisser à la seule Europe résoudre une problématique impliquant aussi l’Afrique (car ceux qui migrent sont souvent Soudanais, Érythréens) ? Que fait à cet égard l’Union africaine ?

La question des migrations africaines est d'abord une question africaine ! C'est un drame pour l'Afrique, mais aussi pour l'Europe et donc un drame pour l'humanité tout entière. Nul ne peut rester indifférent à une telle situation. Avant de devenir des « envahisseurs et profiteurs » de l'Europe, les migrants sont d'abord des drames vivants pour les pays d'origine. Imaginez donc : les centaines de milliers de Soudanais, d'Érythréens, de Congolais, de Togolais et bientôt de Gabonais... sont d'abord des émigrés du continent africain. Quand ils partent ainsi, ils saignent à blanc leurs pays d'origine. Ils saignent à blanc le continent ! Qui développera l'Afrique de demain si tous ses jeunes les plus vigoureux et les plus malins s'en vont grossir les rangs des laissés-pour-compte dans les pays occidentaux ? En effet, regardez comment sont traités par les Européens ceux qui ont échappé aux violences, aux massacres, aux guerres fomentées et entretenues par des dictateurs avides de pouvoir et d'argent, à la noyade certaine, ils sont traités comme moins que des chiens ! Combien de temps une telle situation est-elle supportable ? C'est la seule question que devrait se poser l'Union Africaine. Or la seule absente du débat sur les migrants, c'est bien l'UA ! Mais alors à quoi sert-elle, cette Union? Posez-lui donc la question !

" La Chine n’est pas la solution pour l’Afrique " 

Par ses ressources naturelles incommensurables, l’Afrique est l’objet de tant d’attraction. La Chine y est omniprésente. Avez-vous des réserves à formuler face à une telle présence ? Ou au contraire est-ce une chance pour l’Afrique d’avoir un partenaire économique comme la Chine ?

La politique est sans doute l'activité humaine la plus cynique qui soit : prenons l'exemple que vous me soumettez. La Chine a besoin de nourrir sa gigantesque population. En face, l'Afrique qui d'abord possède sans doute en quantité les terres les plus riches du globe. Et le continent, pour l'instant, est encore sous-peuplé. Alors la Chine achète par millions d'hectares les terres qui lui sont nécessaires à développer les cultures qu'elle ne peut plus faire chez elle. Mais les dirigeants africains se taisent et même encouragent une catastrophe annoncée. Ensuite l'Afrique est le continent au sous-sol le plus riche du globe mais aucun dirigeant africain n'a imaginé l'exploitation de ces ressources d'abord au profit de ses populations pour son développement : pas d'énergie électrique, pas d'industrie de transformation... La Chine a besoin de l'ensemble de ces richesses endormies pour sa propre population. Que fait-elle alors ? Cyniquement, elle distribue quelques pacotilles aux dirigeants africains, tout comme au bon vieux temps de l'esclavage et de la colonisation et elle s'empare de leurs richesses que leur vendent les dirigeants qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez... Malédiction ! Non, trois fois non ! La Chine n'est pas la solution pour l'Afrique, même si l'Afrique ne peut pas être absente des échanges internationaux, y compris avec la Chine... Mais des échanges équilibrés et également profitables à toutes les parties !

On estime qu’en 2050 le continent africain aura plus de 2 milliards d’habitants. Parmi eux, on retrouvera beaucoup de jeunes. À votre avis qu’est-ce qui fait que les dirigeants africains sont aujourd’hui incapables d’offrir à cette jeunesse formée et diplômée un avenir professionnel ?

Déjà dès 2030, le Nigeria sera plus peuplé que les États-Unis d'Amérique ! En 2050, le centre de gravité démographique du globe se déplacera pour s'établir en Afrique. Toutes choses égales par ailleurs, l'Afrique comptera 55% de jeunes de moins de 15 ans : une bombe atomique à retardement ! Cette jeunesse, nombreuse, instruite, cultivée et érudite sur le monde, demandera sa part, c'est évident ! Et les premiers à « payer cette dette » seront les dirigeants africains qui ont toujours été incapables de tracer un chemin à leur jeunesse. Mais attention, le reste du monde paiera aussi sa part ! Pourtant aujourd'hui, tout le monde semble vouloir se boucher les oreilles, se fermer les yeux et la bouche : le réveil sera mortel ! Espérons seulement que ça ne sera pas trop tard !

Propos recueillis par Guillaume Camara

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